big up

À mes involontaires professeurs d'argot...

à tous ceux avec qui j'ai vécu : aux élèves de l'orphelinat de guerre où j'ai poussé, aux pupilles du centre de redressement où j'ai grandi, aux arsouilles des rues avec qui mes 18 ans ont souffert, ri, haï, aimé, volé...
Puis aux ouvriers, couvreurs, plombiers, briqueteurs, dépanneurs d'ascenseurs qui, tout en m'instruisant à leur façon, ont tendu vers mon adolescence sans espoir leurs amicales mains rudes.
À tous les aventuriers et truands français, à mes compagnons de lutte des bons et des mauvais jours, à mes copains de beuveries, de rixes et de poker et en particulier à ceux que la maladie a emporté ou que le destin a croisé un P.38 au poing. A la mémoire de Fil de Fer, Dédé la Glace, Milo Jacquot, Paulo les Gommes, Fernand Trignol, Nino l'Italien, le Vieux Julien, Dédé Point Bleu, Henri Feu Feu...




...Georges l'Américain, Dédé le Branque, Edouard et Dédé les Sétois, Toutoune le Rabouin, Angelo de Grenelle, Charlot le Boucher, Coco la Guitare, Mario l'Italien, Louis le Biterrois, Raoul Cœur Pourri, Mimir de St-Ouen, Francis le Nantais, Le Père Xavier, Henri l'Espagnol, René de Tours, Charlot Vaillant, Le Vieux Grécos, Phono le Brestois, P'tit René le Juif, Fernand les Yeux Bleus, Julot le Corse, Armand Raynal, Louis le Breton, Jo la Balafre, Louis Blondeau, Le père Yvon, Loulou de la Harpe, Henri Cochet, Manu le Bordelais, Le Petit Berbard, Roger le Boutonneux, Dédé le Tatoué, Le Petit Mimile, Charlot l'Algérien, Le Grand Bibi, Antoine le Gitan, Jo Trompe la Mort, Jo le Catch, Le Vieux Cucu, Paul le Blond, P'tit René, le Gros Roland et tant et tant d'autres.


Aux Indiens que j'ai croisés sur mes routes...

à ceux de Patagonie qui nous faisaient passer les rios avec armes et bagages, en halant les cordages. Aux belles Guarani d'Asunción avec lesquelles j'ai beaucoup ri. À Onario, cacique des Maka du Rio Chaco, dont nul dans sa tribu, ne savait s'il avait ou non doublé les 100 ans et dont, sur la face ridée se lissait toute la sagesse et l'expérience que devraient posséder les hommes.

Aux Guahibo du Rios Méta, de Colombie, à celle surtout à qui mon ami Carlos a fait un enfant, lequel hélas, plus tard deviendra, je le crains, un redoutable chef de bande.

Aux Yaguas de l'Amazonie que les touristes détruisent plus sûrement par leur alcool que par la guerre. Aux Guajiros du Désert de la Guajira où m'avait introduit Israël, le palabrero des tribus...





...Aux Motilonès de l'ouest colombien, farouches et dignes. Aux Bosh du Maroni qui nous avaient reçus si généreusement avec Paul Ferracci. Aux Hurons parqués du Québec. Aux Cunas du lac Bayano. Aux Chocoès de la selva panaméenne. Aux Veraguanos de la frontière du Costa Rica et surtout à celle des leurs qui m'a tendu en offrande, sa seule richesse, une orange cueillie à l'arbre qui bordait le rio près duquel se dressait le carbet des siens.

A eux tous. Et que survivent leurs races et leurs coutumes lointaines. Où le mot Liberté n'avait nul besoin d'être gravé dans la pierre des édifices pour réellement exister.


À Onorio Takasi, cacique maka.

A-t-il conscience qu'une page est tournée sur la Terre ? Que des spécimens tels que lui n'y ont plus leur place ? Qu'ils encombrent ? Qu’ils apportent, rien qu'à les contempler, trop de regrets aux hommes ? Et que la logique et la science moderne ne peuvent s'accommoder de centenaires ayant survécu à tout : aux épidémies, aux fléaux, au manque d'hygiène, aux blessures de guerre et de chasse ? Et cela sans avoir recours aux piqures B12, aux transfusions, à l'antisepsie, au stéthoscope, au bloc opératoire, aux médicaments coûteux ? Le vieux cacique, sa vitalité, son don d’absorption, sa gaieté sont une injure aux bienfaits de la civilisation. Par sa verdeur, il insulte le progrès. Il démontre qu'on peut survivre à tout si on naît sauvage : au virus les plus féroces, aux microbes les plus terrifiants, à la faune la plus meurtrière et aux cataclysmes de la jungle…


A le voir, je juge que le vieux bougre a vécu pleinement et qu'il est vainqueur. Et comme je le trouve riche avec sa hutte déglinguée, sa calebasse, ses verroteries de quatre sous. Comme je l'envie d'avoir vécu cette vie. C’était pour rencontrer des types comme lui que je m'étais évadé deux fois des orphelinats de guerre...

Adios Cacique du bout du monde.

Au moins toi, tu as vécu libre. Sans te pourrir l'âme dans les compromissions. Et toi au moins tu sais que rien ne vaut un rio sauvage et poissonneux, une clairière sous la lune ou danse une fille indienne, le feulement d'un fauve en chasse, la splendeur d'une orchidée qui s'ouvre aux premiers rayons, la lumière du jour perçant la jungle et décorant d'une flaque blanche le tronc noir d’un arbre, la fumée mouillée s'élevant d'un feu de camp...


...le brasier rougeoyant sur lequel cuit le gibier, sur lequel se penchent les femmes, les rites de la danse et de la guerre, les bruits sourds des tam-tam, la nuit tombant sur les guerriers rentrant, le scalp de leurs ennemis à la ceinture, l’étreinte de la femme heureuse de te recevoir en elle, le rire et les jeux des enfants nus. Ta sagesse, tu l'as héritée de la terre et du feu, de la pluie et du soleil, de la faim et de la soif, du corps à corps meurtrier et de l'amour parmi les fleurs. Ton livre a été la nature qui dit vrai.
Ta philosophie est celle de l'homme qui n'a rien et qui se contente de peu. A toi.



Aux grands reporters et correspondants de guerre français que j'admire...

à ceux dont je suis heureux d'être l'ami et aux autres, à tous ces vagabonds du monde, les jeunes et les vieux, dont certains ont payé de leur vie l'accomplissement de leur inégalable métier : à Yves Courrières, Christian Brincourt, Joseph Kessel, François Chalais, Stéphane Pizella, Jean Lartéguy, Lucien Bodard, Roger Louis, Michel Honorin, Jean Roy (tué à Suez), Michèle Ray, François Brigneau, Serge Groussard, Victor Franco, Jean-Pierre Pedrazzini (tué à Budapest), Eugène Mannoni, Max Clos, Georges Menant, Max Olivier Lacant, Jack Garofolo, Marcel Niedergang, Bernard Falle (tué au Viet-Nam), Pierre Schoendorfer, Michel Croce-Spinelli...


...Jean-François Kahn, Georges Dirant, Henri de Turenne, Philippe Labro, René Puissessseau, Edouard Helsey, Marc Auerbach (exécuté au Biafra), Jean-Bernard-Derasne, Christian Bernadac, Thierry de Saulieu (blessé à Prague), Tourte, les frères Janssen, Merlin, Acker, Dumez, Parbot, Normand, Doublet, Moscardo, Chauvel, Bergheaud, Tordjmann ainsi que beaucoup d'autres que j'oublie, ce dont je m'excuse... et bien entendu le vieil ancêtre Albert Londres.




et salut aux aventuriers et forbans en fuite...

anciens du Maroni ou de Paramaribo, ou tout bonnement victimes d'un destin contraire -mais le destin ne frappe-t-il pas que ceux capables d'encaisser ?- et qui s'efforcent de planter leur tente en Sud-Amérique ou ailleurs, sous laquelle ils dissimulent la nostalgie de leur France à jamais interdite.